03 octobre 2006
D'un soir
On me souffle que d'un soir à l'autre je ne suis pas le même. Une souris emporte mes pensées comme d'autres des caries. Qu'en fait-elle ? On ronge dans ma tête. Il y a matière à cela, enfin comme un tas de vieux chiffons.
Y mettre un chat ? Un efflanqué aux dents longues ? Un prédateur de panier ? Oh, déjà trop de monde sur le coup.
Demain soir, je serai libre pour une nouvelle présentation. Ma fiancée est dans ma tête, elle me dévore. Et décoré, je ne le serai que des crochets de mutilés grimaçants.
Au moins, je souris à cela.
Amputation Minotaure
Avec un oeil encore, vous voyez. Si vous le dites.
Un bras suffit, non ? Ma foi...
Les oreilles, ça ne sert à rien de nos jours. Je n'y avais pas pensé.
Tout ce qu'on peut faire avec trois doigts par main ! En effet.
Mais alors les couilles ? Oh ça non, non non !
Aracnée ma soeur
Un complexe elfique désincarné. Une dame parturiente. Robe et nature.
Perte de chair et travestissement ; cicatrices, maternité. Plastique souffrance.
Artisanat de soi, éviction des autres. Le corps - son corps - couturé, criant à la lune qu’elle a joui puis souffert.
Poursuites vaporeuses. Les fesses mouillées, de l’herbe, les vapeurs acides corrodent en intérieur.
Décorer. Repeupler d’autre l’inné.
Souillures. Boues charnelles. Dépôt d’ordures.
Elle se roule, se râle.
Ecrêter la cime des coqs, les faire redescendre au sol.
Sa sœur la regarde d’en bas. Attention extrême que porte la cadette, attention têtue à tenter de saisir le monde, au moins de ne pas rater et perdre entièrement le déroulé des choses. Retarder comme on peut la conscience de la vanité de l’entreprise.
Des drogues… Drogues et ivresse. Mais quels lendemains ?
La sœur aînée a compris, elle, on peut la trouver comme retirée des enjeux du monde. Dans la renonciation, la sagesse ? Mirage d’Orient, dangereux mirage.
Et elles gambadent, folâtrent. Deux abeilles dans des espaces d’air et de sucre, tentant de ne pas se coller à la toile.
Ronge la mort, petite araignée. Ne recule pas, elle ne veut que te piquer. Coller son suc, échanger les fluides.
Au pire, que peut-elle ? Pondre en toi… et après ? Tout le monde nourrit des parasites. Ici, tu as le choix. Et quelle consolation, la hache ou la potence ? Et pourquoi pas une dernière cigarette, tant qu’on y est ?
Promenons-nous dans les bois. On les y perdrait avec plaisir, offertes à la dent, vendues au plus offrant.
Au dernier enchérisseur… qui, qui ?
On les retrouve plus loin, telles.
De la mousse, de la boue.
La chair et Vendredi premier.
Refusons les facilités phalliques…
Posez, posez, déposez de vous sur la branche, collez de votre peau, saignez sur l’écorce, souffrez, oui souffrez.
Un homme vient, incongru, qui vous couvrira de bière. La première gorgée, faites-en fi, allez au delà. Il leur pisse dessus, les sœurs rient.
Plus loin, voilà ce qui les attend, une baignoire en sabot, un homme grimé en Marat, une Charlotte Corday post-moderne et porno-chic. Sculptural dépassement de la tête, des seins, de tout ce qu’elle peut. Le bonheur doit régner, des sentences à accomplir ce soir.
A côté, un tribunal de comédie juge en robe. On les quitte là, les sentences vont fleurir.
Mousse toujours, Aracnée, ma sœur.
Sable F F F
A la rencontre d'une femme dont je ne connais que des bribes. Sable entre mes doigts qui espèrent. Des briques tièdes que le soleil réchauffera. Une muraille discontinuée fleurie d'herbe à minotaure. Le parfum léger et entêtant qui pousse en avant les navires. Une flotte voguant vers Troie et ses temples amers. Un encens brûlant sans discontinuer à ses pieds. La rencontre, puis repartir épais et courtois.
04 octobre 2006
Un jeune homme si courtois
Lorsque j’ai rencontré Saloth Sar, il n’était qu’étudiant boursier en radioélectricité à Paris. Je fis sa connaissance à la conférence d’un brillant universitaire communiste, en 1951. Je n’étais venue là que par curiosité, car après avoir rejoint le Parti communiste juste après la guerre, je l’avais quitté pour un certain nombre de questions trop longues à expliquer, et pas toutes d’ordre politique. Arrivée en retard à la conférence qui devait être commencée depuis une dizaine de minutes, je trouvai une place au fond de la salle, ce qui pouvait me permettre de m’éclipser discrètement si je m’ennuyais trop. Ce n’est qu’en m’asseyant que je remarquai la personne assise immédiatement à ma gauche. C’était un jeune homme asiatique d’une vingtaine d’années, aux cheveux noirs soigneusement coupés, habillé avec soin, poli et plutôt séduisant, avec un beau sourire qui de temps en temps éclairait un visage resté poupin. Il comprenait bien le français, mais ne saisissait pas certains termes « techniques » de la conférence. C’est donc en lui donnant des explications sur ce que le conférencier prononçait à la tribune que je liais connaissance et sympathisais avec lui, tant il s’avérait courtois et agréable. La conférence terminée, il m’invita timidement à aller boire un café, et j’acceptai, curieuse de savoir qui il était et d’où il venait. J’appris ainsi qu’il se trouvait à Paris pour ses études, et qu’il appartenait à la section cambodgienne du Parti communiste français, avec un groupe d’amis étudiants. Le café bu, il me proposa, toujours avec la même courtoisie timide, de l’accompagner chez un antiquaire où, me disait-il, il avait repéré un très bel objet hélas trop cher pour lui. Cet antiquaire, l’un des plus grands de la capitale, était spécialisé en objets indochinois, et plusieurs musées de la capitale venaient s’y fournir régulièrement. Chez l’antiquaire, nous passâmes les premières salles rapidement et, pour ainsi dire, au pas de charge, tant il semblait éprouver de hâte à se rendre à celle qui était consacrée aux objets khmers. A l’entrée de la salle, il s’arrêta avec un sourire extasié qui distendait sa face ronde. Saloth Sar se retourna vers moi, et, avec emphase, il signala l’accumulation d’objets khmers anciens.
- Voici mon peuple.
Habitué des lieux, il me laissa les découvrir, et alla quant à lui se planter devant la vitrine où se trouvait le crâne d’un roi khmer médiéval, sans doute rapporté par quelque émule de Malraux. Il restait devant cette relique les yeux fixes, l’air perdu, sans plus sourire du tout. Je voulus le tirer de cette contemplation, mais il ne semblait pas m’entendre. Je renonçai et, passablement vexée, lui dis au revoir. Au moment où j’allai quitter la pièce, il m’interpella.
- Mademoiselle !
Je me retournai et le vis, très ému, avec deux larmes à demi séchées sur ses joues. Du doigt il me signalait le crâne, et il prononça à nouveau, mais d’une voix grave, presque rauque.
- Voici mon peuple.
Puis il se retourna très lentement et reprit sa contemplation muette. Cette fois, je le quittai pour de bon, le laissant seul, perdu dans la salle, face à son peuple.
[ Texte paru dans le recueil Cambucha en 2001, ici revu et légèrement modifié ]
Tickets de plage
Ticket 1.
Jour de plage. Homme puissant plongé dans les vagues. Un instant. Puis ressorti. Vite. La démarche assurée à l’allée, satisfaite au retour. Joie de l’eau, du corps dans l’eau. Hors de l’eau, mouillé. La vague et le vent, ça suffit. Pas de soleil, ou voilé. Hors des clichés, à la lisière, le bonheur aussi peut surgir. Peu de gens dans l’eau. Des brunes alentour, des enfants, et des blondes plus loin, impavides. Des algues vertes en abondance. Ici, dans cette plage seule, celles-ci. Peu de gens dans l’eau, mais plus que tout à l’heure. Le soleil reste caché, le ciel hésite. Bleu ou gris. Il ne pleut pas. Un homme, plus loin, fait de la gymnastique. Il n’est pas chinois, pourtant. Ma sœur s’étire, verte et marron, un arbre que le vent ride de sable. Les vagues ne sont pas grosses, et la mer invite mal. Elle est un peu marâtre aujourd’hui. Le sable est bien plus généreux. L’élément le plus stable, bien installé et qui sait recevoir. Mais plus tard, qui sait, j'irai peut-être me baigner.
Ecrit à La Couarde-sur-Mer, le 22 juin 2003, en compagnie de ma sœur, Peggy Adam et Jean-Emmanuel Vermot-Desroches.
Ticket 2.
Une vieille dame bourgeoise, blonde forcément, sur la plage des Sables d’Olonne. Des lunettes de soleil noir protègent un visage sûr de lui, habitué sûrement à commander et obtenir. Tenir, obtenir, posséder, l’obsession bourgeoise. Rêveuse bourgeoisie, disait Drieu avant de perdre sa tête. Elle rêve toujours, dans un monde cruel à elle…
Ciel bleu, sans nuages, et le soleil de septembre, l’été vendéen… comme d’autres sont indiens. Ici, semble-t-il, c’est la Côte d’Azur des mogettes. Je ne connaissais pas la ville, je découvre. Je me trouve installé à la terrasse d’un mauvais bar sur le front de mer, surplombant d’un mètre à peine les chairs exposées, flasques ou tendues. D’ici où je suis, je vois un cul. Un cul vert, d’un beau vert bouteille de badoit, un peu plus foncé tout de même. Ce cul a peut-être cinquante ans mais il semble résister. Cul vert admirable qui tend l’autre fesse. Pourtant, elle vient de s'asseoir. Rébellion dans les rangs, révolte postérieure. Mon regard se détourne, un peu vexé. Cul vert, bob blanc (sur la tête, elle a ça, couronne triviale), adieu, ou plutôt au revoir. Je m'en vais, elle reste. Vertes fesses, couleur d'espérance.
Ecrit aux Sables d’Olonne, le 13 septembre 2003, seul.
Marbre blanc, points rouges
1. Marie-H. regardait le dé avec suspicion. Un beau grand dé : marbre blanc à points rouges. Marbre et non ivoire. Précieux, coûteux et poli par l’usage. Lourd de nature, roulant grave et sûr. Il l’avait choisi à dessein parmi sa collection : il connaissait bien ses goûts et lui-même en avait.
2. Le dé roulait depuis maintenant sept minutes. Sept minutes à main nue. Tourne et roule sur la table. ( Pas de tapis ici. )
3. L’angoisse la prenait, peut-être plus à cause de la répétition que de la (con)séquence finale. Elle se trouvait comme engourdie, les sens amoindris et l’attention concentrée sur la table. Les yeux lui brûlaient. Alors qu’à présent il ne fumait pas.
4. Les points rouges s’alignaient contre elle, un sort qui lui paraissait s’acharner. Et pourtant, l’assoupissement des nerfs le lui rendait presque indifférent. Seule comptait la répétition. Encore quelques minutes et elle était nauséeuse.
5. Elle plaida.
- Arrêtons, voulez-vous. Je me sens mal.
- Vous plaisantez ? Vous avez accepté la règle du jeu, nous continuons.
- La règle…
- Oui, et elle est simple. C’est un jeu pour enfants. Souvenez-vous, nous avions douze ans…
- Je n’ai plus douze ans, Ernest.
Les souvenirs empestaient la pièce de nostalgie et des odeurs rances d’uniformes d’écoliers.
6. Ils se turent. Le dé cessa de rouler. Elle respira librement. Il entendit son soupir : il sourit cruellement puis parla.
- Marie-H., vous étiez meilleure joueuse étant jeune.
- Je sais.
- Reprenons.
- Oui.
7. Les points rouges s’alignaient contre elle. Trois quatre six.
3 - 4 - 6
3 - 4 - 6
Trois quatre six. Encore !
8. Elle se remémora cette phrase de Giono ( elle le relisait, à chevet perdu ) : « Il annonce : roi de pique, sept de carreau, trois de cœur, roi de trèfle, dame de cœur, neuf de pique, deux de carreau ; et chaque fois la carte annoncée tombe. » Elle détesta Giono soudain. Elle le détesta pour ne pas le détester, lui.
9. En lieu de cartes, les faces grimaçantes et voyantes d’un dé. Rouge sur blanc. Elle connaissait les règles et jouait pourtant. Marie-H. jouait.
3 - 4 - 6
3 - 4 - 6
10. Fin de la partie ( s’annonçait ). Elle n’avait fait que perdre et s’étonnait. Les règles absurdes… mais n’avoir jamais gagné… C’était étrange. L’homme trichait.
11. Elle se dit : « Les hommes trichent toujours. Mais pourquoi acceptons-nous leurs règles ? Elles sont absurdes et ne nous concernent pas. Sommes-nous concernées par des règles sur lesquelles nous n’avons aucune prise et qui sont édictées par des êtres aussi étrangers à nous-mêmes que les hommes ? Sommes-nous une terre de colonie et de partage ? »
12. Le dé sembla s’arrêter en l’air, suspendre sa course impensée et elle, elle pensa encore ceci : « Suis-je une salope ou une conne ? »
13. Il devina ses pensées et stoppa le dé.
- Allons, ceci n’a aucun sens, nous n’avons plus douze ans. J’aime les souris maintenant. Au revoir, cousine.
14. Homme d’habitude, il lui laissa le dé. Possédant ainsi une collection à elle, elle gardait l’empreinte. Jamais, même au plus fort du doute, elle ne se résolvait à jeter ces témoignages de son humiliation. Combien en avait-elle, des dés, à présent ?
15. La semaine prochaine, Marie-H. Trois etc.
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Tres. Cuatro. Seis
La vraie vie cela n'existe pas
Lire est vivre. Indissociable et tant pis pour ceux qui s'en passent. Les horizons d'une page ne sont jamais fermés. La vraie vie cela n'existe pas tout est vie.
Comanche
Tu ne trouves rien à redire alors ?
Je peux être humiliée en public ?
Rabaissée ?
J'ai lu de l'excitation dans tes yeux.
Tu me dégoûtes.
Je range mes franges, et oublie mon cul.
C'est fini, Comanche !
Je me reproduis...
... partout, tout partout, en plein de moi, plein de fois moi, ça fait plusieurs ou juste un en deux et trois et quatre ? Si ça pouvait sonner assez métaphysique, peut-être me sortirait-on t-on t-on de cette jolie chambre à capitons ?


