Une lecture de ce dimanche après-midi, Les marrons, un petit livre de 1844 de Louis-Timagène Houat, sur l'esclavage à La Réunion, une sorte de petit musée des horreurs coloniales en une centaine de pages (éd. L'Arbre vengeur, avec une belle couverture de Laurent Bourlaud).
Un petit roman très XIXe, avec des réminiscences XVIIIe (Candide), trouvant par moments des échos hugoliens (Bug-Jargal et Le dernier jour d'un condamné), un drôle de syncrétisme porté par le souffle de la conviction d'un roman à thèse et par une langue très riche, souvent imagée. Fanon et Sartre l'ont-ils connu ? Aucune idée...
Le livre, qui s'achève trop vite, a peut-être souffert sur le plan littéraire de la vie agitée de l'auteur, en proie aux persécutions, que la préface d'Eric Dussert restitue, mais il se lit bien... et marque l'esprit. Un court extrait qui en donnera idée (p.37) : "Si l'on ne nous tue pas, après nous avoir exténués de coups, on nous tord les membres, on nous lie, on nous sangle les deux pouces avec de la ficelle qu'on mouille, et l'on nous suspend ainsi durant des heures et des heures à l'un des arbres de l'habitation..."
Sur ces thèmes douloureux, l'apport de la Révolution française* fut immense, cf les recherches de Dorigny et Benot, et de bien d'autres.
On pourrait parler d'une "aporie Barnave" de François Furet... cela figurera-t-il dans la biographie que prépare Michael Christofferson ?
* Un grand moment du livre, se trouve être l'apparition d'un vieillard, devenu marron suite à la persécution des anciens propriétaires de sa famille, revendiquant sur lui, homme libre, un étrange "droit de suite en esclavage". Un comble de l'injustice... qui se heurte aux conceptions républicaines du vieil homme, ancien combattant en Europe des guerres de la Révolution : "car enfin, je suis soldat, citoyen français; j'ai vécu, j'ai longtemps servi dans les armées en France, j'ai été sergent, chef de poste , et je puis montrer les blessures que j'ai reçues dans les guerres... Eh bien ! après avoir versé mon sang pour les libertés en Europe, qu'est-ce qui m'arrive dans cette île où je suis né, où je croyais mourir tranquille ?... on me met hors la loi qui protège... on veut, malgré tous mes papiers, tous mes services, toute ma liberté, me faire ôter mes souliers, me rendre esclave..." (p.95). On sentait bien qu'en 1833, année où se déroule l'action, Robespierre comme Toussaint Louverture avaient été suppliciés "pour l'exemple".